Il faisait froid ce matin-là. Particulièrement froid. Voilà deux semaines que l’été avait pris fin, et le mercure commençait à descendre, annonçant l’arrivée de l’automne. Un voile grisâtre avait remplacé le bleu éclatant du ciel, et les rayons du soleil filtraient difficilement à travers les nuages. Pourtant, malgré les paysages ternes que beaucoup trouvaient déprimants, certains courageux ne rechignaient pas à sortir prendre l’air.
Dans la campagne normande, à quelques kilomètres de Caen, Jean et Caroline s’étaient levés tôt pour marcher dans le bois près de chez eux. C’était leur rituel du dimanche depuis vingt-trois ans, l’occasion d’échapper, le temps d’une balade, du train-train quotidien. Une occasion pour eux de se retrouver, de passer du temps ensemble, de discuter, de rire, bref : de s’aimer. Difficile de ne pas éprouver de la lassitude après tant d’années de vie commune, exacerbée bien évidemment par le travail et les obligations journalières. Jean était cadre dans une grande entreprise parisienne et gagnait très bien sa vie. Son salaire confortable permettait à Caroline de ne pas travailler et de profiter de la vie : loisirs, sorties entre amis, soirées mondaines, vacances à l’étranger. Mais tout ceci avait un prix, et le travail de Jean débordait toujours un peu plus sur leur vie privée. Mais cela ne faisait rien, car en ce frais matin d’octobre, ils s’étaient mis d’accord pour mettre de côté les tracas de tous les jours et profiter de leur maison de vacances en Normandie, loin du tumulte de la capitale.
Le couple marchait sur le sentier recouvert de feuilles jaunes et oranges, humant à pleins poumons l’odeur de la forêt. L’humidité des feuilles, le bois des chênes et des tilleuls, et la fraîcheur de l’air n’avaient vraiment rien à envier à l’atmosphère viciée de Paris. « Quel bonheur ! » pensait Jean. Très fleur bleue, il ne pouvait s’empêcher de sourire niaisement. Il tourna la tête, prêt à dire à Caroline pour la énième fois combien il se sentait heureux d’être là, avec elle. Mais en voyant l’expression morose figée sur son visage, il se retint d’ouvrir la bouche. Elle qui d’habitude rayonnait semblait ailleurs, perdue dans ses pensées, distante. Il approcha alors sa main de la sienne, mais elle l’esquiva d’un geste furtif. Surpris, il ramena sa main près de sa hanche et détourna les yeux.
Que se passait-il ? Avait-il dit ou fait quelque chose qu’il ne fallait pas ? Avait-il manqué un événement important ? Leur anniversaire de mariage ? Son propre anniversaire ? Impossible : il notait toutes ces choses-là. Pas dans un agenda, mais dans sa mémoire. Cette mémoire qui le suivait depuis de longues années et qui ne l’avait jamais trahi : jamais ridiculisé en récitant ses poésies, jamais séché aux examens, jamais raté un entretien ou un rendez-vous important. Cette mémoire d’éléphant qui faisait l’envie de beaucoup. Alors quoi ? Aurait-elle failli, en fin de compte ? Un sentiment d’anxiété naquit en lui, et toute son attention se dirigea vers le téléphone dans sa poche. Il devait vérifier, il devait consulter son agenda afin d’être sûr que rien n’avait pu lui échapper ! Mais son orgueil le fit hésiter. Aujourd’hui était un jour comme les autres, il en était persuadé. Mais… si ce n’était pas le cas ?
Après quelques minutes de marche, le couple atteignit le bord d’un étang. Caroline, toujours pensive, observa silencieusement son reflet sur la surface de l’eau. Jean, quant à lui, se frottait nerveusement la nuque. Pourquoi était-il si anxieux ? Après tout : ce n’était qu’un oubli, personne n’était infaillible ! Mais il devait en avoir le cœur net : profitant de l’inattention de sa femme, il sortit aussi discrètement que possible son téléphone portable et alluma l’écran… Rien, comme il s’en doutait. Aucun événement particulier n’avait lieu aujourd’hui. Soulagé, il rangea son mobile en faisant mine de réajuster sa ceinture. Mais cette confirmation le ramenait à la case départ : pourquoi Caroline semblait si froide ce matin ? Certes, rien ne l’obligeait à lui tenir la main, mais sa réaction l’avait troublé. Soudain, alors qu’il s’était replongé dans ses pensées, la douce voix de sa femme s’éleva.
« Chéri…
– Oui, qu’est-ce qu’il y a ? »
Il se rapprocha du rebord de l’étang.
« Est-ce que tu m’aimes ?
– Bah ? Il la dévisagea un instant, surpris. Bien sûr que je t’aime, Caroline ! Voyons ! Tu en doutes ? »
D’un geste lent, elle passa quelques doigts dans ses cheveux et réajusta la mèche qui lui tombait sur le front. Elle haussa furtivement les épaules sans répondre, ce qui ne manqua pas d’inquiéter Jean, qui insista.
« Non, finit-elle par répondre, pas du tout, je… Je ne sais pas comment le dire, j’ai… J’ai peur…
– Peur ? s’empressa-t-il de répondre tout en s’approchant d’elle pour l’entourer de ses bras. Mais de quoi ?
– Que tu te lasses de moi, qu’on se perde. Oui, c’est ça : qu’on se lasse. »
Au moment où il s’apprêtait à l’enlacer, Caroline s’esquiva et fit quelques pas le long de l’étang. Stupéfait, Jean laissa retomber ses bras et fixa à son tour son reflet dans l’eau. Le comportement de sa femme était inhabituel.
« Qu’on se lasse… répéta-t-il à voix basse.
– Oui, j’ai peur que le quotidien nous change. Qu’il change ce qu’on ressent l’un pour l’autre… »
Elle continua de parler, mais Jean ne l’écoutait plus. Ces mots résonnaient dans sa tête : ‘‘qu’on se lasse’’. Des souvenirs affluèrent, s’entremêlant. Vingt-trois ans de joies, de peines, sans parler des périodes de trouble. Un couple n’est jamais un long fleuve tranquille, il le savait bien. Au milieu de cette effervescence, il chercha des mots qui décriraient sa relation avec Caroline. ‘‘Amis’’. ‘‘Complices’’. ‘‘Amants’’… Étrange : bien qu’il perçoive une pointe de reproche dans la voix de Caroline, il ne parvenait pas à prendre suffisamment de recul pour analyser ses sentiments. Ces paroles venaient de ternir la belle image qu’il s’était faite de cette balade en campagne. ‘‘Qu’on se lasse’’… Il avait beau retourner encore et encore cette phrase dans sa tête, il en revenait toujours au même point : quelle erreur avait-il bien pu commettre ? Pour lui, tout était parfait, et rien n’expliquait la réaction de Caroline. Que diable pouvait-elle bien insinuer ?
Il passa en revue les derniers mois, cherchant désespérément ce qui aurait semé le doute dans l’esprit de sa femme. Il est vrai que leur couple avait été mis à rude épreuve ces derniers temps : les contraintes liées à son travail le retenaient toujours un peu plus longtemps au bureau, grignotant même le peu de temps qui lui restait les week-ends et les jours fériés. Son enthousiasme naturel s’était mué en amertume, et le surmenage le guettait. Un cocktail détonnant d’anxiété et d’irritabilité, saupoudré d’insomnies et de mauvais rêves, qui avait fini par impacter Caroline, alors qu’elle composer déjà avec ses propres angoisses. Ils se voyaient de moins en moins, et elle devait certainement passer le plus clair de son temps à se morfondre à la maison, attendant patiemment qu’il rentre. Ils avaient chacun perdu progressivement l’envie de l’autre, s’étaient éloignés. C’était d’ailleurs pour cette raison que Jean avait proposé ce séjour à la campagne, loin de Paris. La passion qui les animait s’était-elle consumée ? Peut-être ne le trouvait-elle plus aussi attirant qu’au premier jour ? Son prince charmant était-il devenu un quidam incapable de la faire vibrer ?
Mais alors que son esprit envisageait d’autres scénarios, il revint aux derniers mots de Caroline. ‘‘Qu’on se lasse’’… Puisant dans les méandres de sa mémoire, son cerveau associa plusieurs souvenirs et ressentis, et de ce mélange naquit une désagréable intuition. N’avait-elle pas voulu dire, indirectement, qu’elle s’était lassée ? Non, quand même pas… Il pesa l’idée qui venait d’émerger, espérant de tout son être se tromper. Mais en y repensant, peut-être y avait-il un brin de vérité ?
Malgré ses longues journées au travail, il savait que Caroline pensait à lui. Elle lui envoyait presque dix messages par jour, lui demandant comment il allait, s’il avait des réunions importantes, s’il rentrerait tôt… Mais en quelques semaines, le nombre de SMS avait chuté, se limitant aux questions d’horaires. Et quand il rentrait, elle ne paraissait pas s’être morfondue comme il le pensait. Au contraire, elle paraissait étonnamment joyeuse, distraite, rêveuse. Une bonne humeur qu’il ne parvenait pas à expliquer. Elle prétextait avoir vu des amis, être sortie un peu et avoir profité du soleil pour flâner dans les rues de la capitale. De la même manière, après des semaines à délaisser sa trousse à maquillage, elle avait repris l’habitude de se pomponner, de se faire belle… Elle s’était même rachetée un flacon de son parfum préféré, celui qui avait envoûté Jean des années plus tôt.
Tous ces indices convergeaient vers un seul point : Caroline était amoureuse. Oui, mais pas de lui. D’un autre. La monotonie l’avait poussée à transgresser les lois du mariage, et la tentation avait été bien trop forte pour y résister ! Qui était ce salaud ? Un homme plus jeune, certainement plus beau que lui ! Où se voyaient-ils ? Dans une chambre d’hôtel miteuse ? Ou bien l’éphèbe profitait-il de son absence pour venir directement chez lui, dans son appartement, dans son propre lit ? Et dire que pendant tout ce temps, Jean pensait naïvement que sa femme l’attendait bien sagement à la maison ! Il l’imaginait déjà, cet amant tout droit sorti des feuilletons télévisés et des fictions à l’eau de rose : plus jeune, plus musclé, plus séduisant, offrant de somptueux cadeaux à sa femme et promettant monts et merveilles ! Sans parler de ses… ‘‘performances’’ !
Accoudé à la barrière qui bordait l’étang, les poings serrés, Jean enrageait. Le simple fait de savoir sa femme dans le lit d’un autre lui était insupportable. Au moment où il eut fini de compiler les ‘‘preuves’’ de la trahison de Caroline, la voix de celle-ci s’éleva :
« Jean ? Tu m’écoutes ?
– Depuis quand ?
– Pardon ?
– Depuis quand ça dure ?
– De quoi est-ce que tu parles ? »
Elle semblait interloquée.
« Ne me prends pas pour un idiot, Caroline ! »
Il s’écarta brusquement de la barrière et lui fit face.
« J’ai compris où tu voulais en venir, j’ai bien compris le message ! »
Déroutée, Caroline resta silencieuse un instant. Elle balbutia quelques mots, remit de l’ordre dans ses pensées, puis reprit calmement :
« Attends, Jean, je ne comprends pas ce que tu essayes de me dire…
– Oh arrête, je t’en prie ! rétorqua-t-il, un ton plus haut. C’est toi qui l’as dit, que tu avais peur de te lasser de moi. Et ça veut bien dire ce que ça veut dire !
– Hein ? Mais… non, pas du tout, tu te trompes…
– Oui, c’est ça : ‘‘je me trompe’’ ! »
Il insista sur les derniers mots, comme pour accentuer l’idée d’infidélité qui se cachait derrière. Les choses s’emballèrent. Ulcéré et persuadé d’être le dindon de la farce, Jean traita sa femme de traînée, l’accusa d’adultère, énumérant tous les éléments qui allaient dans ce sens. Au fur et à mesure, Caroline se décomposait, stupéfaite et dépassée. À plusieurs reprises elle voulut se défendre, mais son mari l’en empêchait fermement, vociférant toujours plus fort pour asseoir sa domination. La pauvre tombait des nues face à ce déferlement de colère, et ne put s’empêcher de sangloter. Mais il continua pendant encore une bonne minute, avant d’asséner une conclusion aussi cinglante qu’humiliante :
« Ha ! J’espère qu’il te fait jouir, au moins ! »
Une fois son fiel déversé sur Caroline qui pleurait le visage entre les mains, Jean se tourna vers l’étang et retint sa respiration. Tourmenté, son esprit réclamait vengeance, à tel point qu’il commença à échafauder un plan tordu : suivre l’aman de sa femme jusqu’à son travail, saboter sa voiture, sectionner les câbles de frein et attendrait avec une impatience sadique les effets de son bricolage. Il voyait déjà la scène : le véhicule du bellâtre, emporté par la vitesse, s’encastrant dans un mur au détour d’un carrefour et le tuant sur le coup. Un tragique accident comme il en arrive tant chaque jour ! Un sourire malsain se dessina sur ses lèvres, sourire qu’il effaça aussitôt, effrayé à l’idée de ressembler aux psychopathes des séries policières qu’il aimait regarder. Son cœur battait à tout rompre, comme s’il voulait sortir de sa cage thoracique. Puis, après quelques secondes de silence, la tempête se calma. Le déni succéda à la colère, puis la tristesse, et enfin la culpabilité. Jean desserra les poings et ferma les yeux, cherchant à retenir ses larmes. Il repensa à tout ce qu’il venait de dire, puis comprit que son cœur et ses tripes avaient pris le dessus sur sa raison. Malgré son ressentiment, le quinquagénaire se sentit envahi par le remord. L’erreur de Caroline était peut-être impardonnable, mais lui parler sur ce ton ne l’avait pas soulagé, en fin de compte… Peut-être devait-il apaiser les choses ? Non pas pardonner, mais en discuter plus calmement ?
Résolu, il prit une grande inspiration et releva la tête, prêt à se retourner.
« Écoute, ma chérie, je… je suis désolé… Je ne voulais pas… »
Tout à coup, un bruit sourd résonna dans sa tête et tout devint noir…
* * *
Jean émergea difficilement. Il cligna des yeux à plusieurs reprises, la tête se balançant d’avant en arrière. Une vive douleur pulsait à l’arrière de son crâne, et tout tournait autour de lui : le choc avait été brutal. Pris de vertiges et de nausées, il ferma les paupières et inspira profondément, souhaitant éviter de rendre son petit-déjeuner. Ses lèvres remuèrent lentement, et des syllabes balbutiées s’échappèrent de sa bouche.
« Ca… rol… haaa… »
Il releva la tête. Malgré sa vision floue et son esprit embrumé, il reconnut progressivement les chaussures puis les jambes de sa femme. Pourquoi cet angle de vue ? Était-il assis, ou par terre ? Quelque chose le gênait au niveau du dos, une matière solide, rugueuse, froide et humide. D’ailleurs, les sensations lui paraissaient étrangement nettes, comme si… ça avait traversé sa veste et son pull. Ses jambes et ses fesses aussi étaient froides et mouillées.
« Bien dormi ? »
La voix de Caroline attira son attention. Il se redressa difficilement et vit sa femme qui le regardait de haut, un air de mépris sur le visage.
« Caro… Caroline ? Mais qu’est-ce que… Pourquoi je suis par terre ? »
Ses idées s’éclaircirent peu à peu. Il chercha à se relever mais quelque chose l’en empêchait. Ses bras lui faisaient mal, et ses mains étaient attachées. En regardant autour de lui, il découvrit avec stupeur sa situation : assis à même le sol contre un arbre, entièrement nu. L’incompréhension se lisait dans ses yeux, et la panique le gagna, ce qui acheva de le réveiller.
« Mais… Bordel, qu’est-ce que ça veut dire ?! »
Caroline réprima un petit rire nerveux, mais ne put s’empêcher de sourire devant cette scène cocasse. Son mari se débattit, mais elle était confiante : les liens étaient solides, il finirait par se fatiguer. Tandis que Jean se râpait le dos contre l’écorce à mesure qu’il tirait sur ses entraves, elle jubilait.
« C’est drôle de voir ce que tu peux ressentir quand les choses t’échappent.
– Quoi ? C’est toi qui m’as attaché ? Mais t’es complètement folle ! Libère-moi tout de suite !
– Oh non, mon chéri, pas encore. Pas avant d’avoir réglé un petit souci… »
Elle se pencha vers lui qui tremblait de froid, nu sur les feuilles mortes, et tourna légèrement la tête en direction de la pile de vêtements délicatement pliés sur une souche à moins d’un mètre.
« Tu sais, ça fait longtemps que j’attends ce moment… reprit-elle d’une voix calme. Je ne savais pas quand m’y prendre, et je te remercie de m’avoir donné l’occasion de le faire.
– De quoi tu parles ? Enfin, Caroline : est-ce que tu vas m’expliquer ces conneries ?!
– Bien sûr, bien sûr… »
Elle se redressa, fit un pas en arrière et balaya les environs du regard, s’assurant que personne ne s’était décidé à faire une petite promenade par ici. Jean, qui grelottait de tout son long, fronça les sourcils et s’impatienta :
« Bon écoute Caroline : je suis désolé de m’être emporté, mais là c’est du délire ! Tu peux m’expliquer pourquoi je me retrouve là, à poil, le cul dans la terre ? »
Il tira sur ses liens, mais le bois de l’arbre lui griffa le dos des mains, et la douleur le fit s’énerver davantage.
« Je te signale, au passage, que c’est toi la coupable dans toute cette histoire ! »
Caroline sursauta, abasourdie. Ses mains tremblèrent et les larmes lui montèrent aux yeux. Jusqu’ici amusée, son expression vira à la colère, et elle fixait à présent l’homme face à elle avec une profonde haine.
« Tu n’es vraiment qu’un sale porc ! répondit-elle d’une voix éraillée. Jamais je ne t’aurais trompé, tu m’entends ? Jamais ! Je t’aimais, Jean, plus que tout au monde ! »
Elle prit une profonde inspiration et chercha à se calmer, bien qu’un rire narquois se soit échappé de sa bouche. Malgré la mauvaise foi de Jean, malgré la tristesse qui débordait en elle, Caroline reprit les soi-disant preuves que son mari avait énumérées, ripostant à chacune d’entre elles. Jean, honteux et humilié, restait sans voix. Tous les ‘‘indices’’ qu’il avait envisagés et dont il était persuadé n’étaient rien de plus que des hypothèses bancales et des réflexions sans fondement. Comme souvent, les hommes voient ce qu’ils veulent voir, plus que ce qui est vraiment. Et lorsqu’elle eut fini de vider son sac, elle lui laissa quelques secondes pour se défendre. Mais les mots lui manquaient, et il était incapable de s’expliquer ou de se justifier.
« Je… Il s’humidifia les lèvres. J’ai eu tort de m’emporter, et je… enfin… Je suis sincèrement désolé d’avoir douté de toi. Pardonne-moi… »
Concluant son mea culpa, il releva la tête et fixa Caroline dans les yeux, espérant la convaincre de sa sincérité. Mais malheureusement pour lui, cela ne servit à rien…
« Mon Dieu ! s’exclama-t-elle en haussant les épaules et en levant les yeux au ciel. Mais arrête ! Arrête avec cette tête de chien battu !
– Je te le jure, Caroline, je…
– Ça suffit ! le coupa-t-elle sèchement. Tu me fais pitié, Jean ! Tu crois vraiment que je suis aveugle à ce point ? »
Elle marqua une pause, enfonça la main dans sa poche et en tira un téléphone. Jean, en reconnaissant la coque noire et grise, ouvrit de grands yeux.
« Tu crois que je suis aveugle et conne ? reprit Caroline en agitant nerveusement le téléphone de son mari. Hein ? Tu crois que je n’étais pas au courant de ton aventure avec ta stagiaire ? Ça fait combien, cinq… non, six mois ? »
À ces mots, Jean sursauta et oublia le froid qui lui brûlait la peau. Les choses devinrent subitement limpides : elle savait.
« Et dire que je t’ai cru ! Un petit rire nerveux s’échappa de sa bouche. Je me disais ‘‘le pauvre, son patron ne le lâche pas, il enchaîne réunion sur réunion’’… Sans parler des fois où tu devais régler une ‘‘affaire urgente’’ au bureau en plein milieu de tes congés ! »
Caroline fulminait, se demandant même si l’homme nu attaché devant elle ne méritait pas une gifle à chaque reproche.
« Je t’ai fait confiance, c’est vrai, et je ne me suis jamais posé de questions. Puis les premiers SMS sont arrivés, à des heures improbables parfois. Tu prenais soin de les effacer, et j’ai été assez bête pour croire à tes mensonges. ‘‘C’est une erreur, ma chérie’’ ou ‘‘une blague d’un collègue’’, que tu me disais ! »
Elle prit une grande inspiration, retint un hoquet, et poursuivit.
« Mais j’ai lu… j’ai lu ce que cette salope t’avait écrit, ce qu’elle t’avait envoyé ! Tu ne les avais pas effacées ces photos-là, hein ?! »
Voyant qu’elle commençait à perdre son sang-froid, Caroline se passa les mains dans les cheveux et fit quelques pas pour se calmer. Son cœur battait à cent à l’heure et sa respiration s’était intensifiée. L’adrénaline n’avait cessé de grimper tout au long de cette mise en scène, mais elle voulait battre le fer tant qu’il était chaud, et tant pis si son cœur la lâchait après.
« Quand je pense que le jour de mon anniversaire, au restaurant, tu as cherché un prétexte bidon pour répondre à un ‘‘mail’’ important ! Sa voix commença à trembler, la déception et la tristesse ayant remplacé la colère. Et tu sais ce qui me dégoûte le plus, Jean ? C’est de t’entendre me traiter de traînée, de m’accuser de tout, et ensuite de t’excuser la bouche en cœur alors qu’au fond, de nous deux, tu es le plus abject !! »
Caroline leva les yeux au ciel puis expira longuement. Elle la tenait enfin, sa vengeance pour avoir été prise pour une idiote pendant si longtemps. Ce secret qui l’accablait tant s’était finalement envolé. Elle reporta son attention sur Jean qui, légèrement recroquevillé malgré ses entraves, sanglotait la tête baissée. Entre deux reniflements, il s’excusait et demandait pardon à sa femme. Mais tout cela était vain : lassée de le voir s’apitoyer de la sorte, Caroline se moqua, indifférente :
« Oh oui, tu peux pleurer, ça m’est bien égal !
– Je suis désolé, terriblement désolé…
– Moi aussi, je suis désolée d’avoir fait confiance à un connard comme toi. D’ailleurs… »
Elle s’arrêta de parler et déverrouilla le téléphone de Jean en tapant le code qu’elle avait appris par cœur dès qu’elle s’était doutée de quelque chose. Elle dirigea l’objectif vers son mari infidèle et prit plusieurs photos.
« Qu’est-ce que tu fais ? demanda Jean, les yeux rougis par les larmes.
– Oh rien, juste quelques photos. Tu sais : pour tes amis, ton patron, l’autre… Peut-être que, dans le lot, quelqu’un te sera assez loyal et suffisamment sympa pour venir te détacher. »
Elle se frotta le menton du bout des doigts, se demandant si elle n’avait pas oublié quelque chose.
« Ah oui, pour notre avocat aussi. Considère ça comme une demande de divorce.
– Me détacher ? Mais… tu ne vas quand même pas me laisser là ? Libère-moi, s’il te plaît !
– Mince, ça ne va pas être possible mon chéri ! répondit-elle en se mordant la lèvre inférieure. J’ai une ‘‘affaire urgente’’ à régler. »
Paniqué à l’idée de se retrouver tout seul et nu comme un ver au milieu de la forêt, Jean s’agita. Et tandis que sa future ex-femme se rapprochait de la souche où étaient posés ses vêtements, il l’implora de couper ses liens.
« Je t’en supplie, Caroline ! Ne me laisse pas là, je… on peut trouver un arrangement ! »
Elle se retourna et, sans dire un mot, le dévisagea. Qu’il était amusant, nu et attaché à son arbre, assis dans la terre et les feuilles mortes. Elle captura ce souvenir, le grava dans sa mémoire, puis esquissa un rictus moqueur, pleinement satisfaite.
« Non, c’est plus amusant comme ça. J’espère en revanche que quelqu’un réagira vite à tes… messages. Elle gloussa en désignant le portable qu’elle tenait toujours dans la main. Tu n’as plus beaucoup de batterie. Mais ne t’en fais pas : je ne suis pas un monstre. D’ici une demi-heure, dès que j’aurais rassemblé mes affaires et chargé la voiture, j’enverrai un message à ta poule pour qu’elle vienne te chercher ! Et au pire : quelqu’un passera bien à un moment dans le coin. Tu peux commencer à appeler à l’aide si tu veux, ça te fera gagner du temps… quoique… »
Elle récupéra le caleçon au sommet de la pile de vêtements qui commençaient à s’imprégner de l’humidité ambiante, le roula en boule et se pencha vers Jean qui ne l’avait pas quittée du regard. Silencieusement, un léger sourire aux lèvres, elle approcha sa main de la cuisse dénudée de son mari et lui pinça violemment la peau, ce qui le fit lâcher un cri de douleur. Presque immédiatement, elle enfonça le caleçon dans sa bouche de sorte à ce qu’il ne puisse pas crier quand elle partirait. Plus prudent, selon elle. Elle retourna près de la souche et déposa délicatement le téléphone sur le reste des vêtements. Enfin, elle adressa un dernier clin d’œil mutin à Jean, puis rejoignit le sentier par lequel ils étaient arrivés.
Elle devait se dépêcher de rentrer à présent. Même si elle s’était donnée du mal pour empêcher Jean de bouger, il parviendrait à force à se défaire de ses liens et à retirer son bâillon. Tandis qu’elle marchait d’un pas vif à travers le bois, malgré cette histoire qui la mènerait sans doute devant la justice, elle ne put s’empêcher d’esquisser un sourire satisfait, enfin soulagée de ce poids qui la taraudait depuis tout ce temps.
* * *
Moralité, mesdames et messieurs, si d’aventure il vous venait à l’esprit de transgresser la morale et de penser égoïstement à votre propre bonheur, gardez à l’esprit que, quand le mensonge prend l’ascenseur, la vérité prend l’escalier : même si elle met plus de temps, elle finit toujours par arriver…
