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Mon voisin fait trop de bruit

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Salutations ! Si vous le souhaitez, cette histoire existe au format audio, racontée par Tindalos sur sa chaîne ! Un grand merci à lui, qui a réussi à donner vie à mon texte par ses talents de narrateur et par ses doigts de dessinateur ! 😀


Mon voisin fait trop de bruit.

Oui, je sais : dis comme ça, ça peut paraître banal. Je pense que tout le monde a déjà eu affaire à un voisin un peu trop sonore, ou en rencontrera un dans sa vie, un jour où l’autre. Une soirée qui s’éternise, un chien qui aboie à tout va, une télévision dont le volume semble calibré pour des sourds… De petites nuisances du quotidien que l’on finit fatalement par accepter et endurer. Mais croyez-moi, si c’était aussi simple que ça, je ne vous en parlerais pas. Non : mon voisin fait vraiment trop de bruit.

Depuis la fenêtre de mon bureau à l’étage, assis dans mon fauteuil et sirotant mon café, j’ai une vue parfaite sur ce qu’il se passe autour de chez moi. Sur ma haie de thuyas que j’entretiens avec un soin presque maniaque, sur la route départementale, et, au-delà, sur le jardin de mon voisin. Mon voisin qui, en ce moment, pousse sa tondeuse à gazon avec un casque anti-bruit vissé sur la tête. À en juger par son air concentré, j’imagine que tondre la pelouse lui demande un intense effort cognitif… C’est qu’il a son modus operandi, le brave garçon. À force de le regarder faire, j’ai fini par apprendre sa petite chorégraphie par cœur. D’abord les bordures, ensuite les longueurs, puis ces diagonales absurdes qui donnent l’impression qu’il recommence tout depuis le début.

Depuis combien de temps est-il là, à zigzaguer dans son jardin ? Vingt-quatre minutes exactement. Comment je le sais ? Eh bien parce que je le chronomètre, tout simplement. Oui, cela fait vingt-quatre minutes qu’il s’est mis à tondre sa pelouse, et que j’ai renoncé à l’idée de travailler dans le calme. Et c’est justement là que réside le problème… Au cours du mois dernier, je l’ai vu sortir six fois de son garage avec cet instrument de torture sonore. Six fois. Est-ce que vous vous rendez compte de l’exagération ? Les gens normaux tondent, allez, deux fois par mois, trois tout au plus après un épisode de pluie… mais pas six ! Bien sûr qu’il faut entretenir son jardin pour éviter de se retrouver avec une pelouse classée site naturel protégé par l’UNESCO. Moi-même je tonds l’herbe de mon terrain, et je conçois parfaitement que certaines personnes apprécient travailler dehors, qu’elles prennent plaisir à faire la chasse aux mauvaises herbes, voire qu’elles éprouvent le besoin viscéral de bichonner leurs parterres de fleurs et leurs buissons… Mais là, ça vire à l’obsession ! Et une obsession qui nuit singulièrement à mon confort et à ma santé mentale !

Et il n’y a pas que la tondeuse, non ! Raccourcir son gazon n’est qu’une petite partie de son emploi du temps : il bricole, aussi ! Entre les coups de massue qui font trembler la maison, la scie circulaire et la meuleuse qui rugissent et me vrillent les tympans, ou encore le concerto pour perceuse-visseuse en si bémol majeur, je crois que je suis à deux doigts de devenir fou. Sans parler de son enceinte de la taille d’un petit réfrigérateur posée sur sa terrasse comme une idole et qui vomit de la techno à un volume ambitieux !

Lorsqu’il a débarqué dans la région, il s’est pris d’affection pour le vieux corps de ferme de l’autre côté de la route, en face de chez moi. Les bâtiments et les champs alentour appartenaient à un vieil agriculteur, mais après son décès, ses fils, qui ne semblaient pas très attachés à la terre familiale, avaient cédé les terres aux exploitants voisins et vendu la maison. Si vous aviez vu l’état de la bâtisse… Presque tout était à refaire : le toit s’était affaissé par endroits, plusieurs volets pendaient, menaçant de se décrocher, et la cour était envahie par les ronces et les chardons… Et quand j’ai appris que quelqu’un l’avait achetée, je me suis dit qu’il fallait avoir les reins solides pour entreprendre un tel projet… ou bien être complètement fou.

Au début, le bruit ne me dérangeait pas plus que ça. Je n’avais d’ailleurs aucune raison de me plaindre, car mon voisin cantonnait ses travaux aux samedis après-midi et s’arrêtait à heure raisonnable. J’avais même songé à aller me présenter, à ce moment-là, mais rapidement, le nouvel arrivant s’est découvert une véritable passion pour le bricolage et le bruit. D’abord des mercredis soir, puis des dimanches matin, jusqu’à ce que les travaux s’étalent pratiquement sur toute la semaine. Encore une fois, compte tenu de tout ce qu’il y avait à faire, je l’ai laissé faire sans broncher. Il devait certainement rénover les pièces les plus importantes, histoire de ne pas vivre dans un chantier au milieu de ses outils. Puis la toiture a été refaite, les volets remplacés, la façade ravalée… L’ancienne ferme avait retrouvé une allure convenable, et pourtant le bruit n’avait pas diminué.

Malgré ça, je ne voulais pas aller jusqu’à la confrontation. Pour être honnête, je suis du genre à faire l’autruche, quitte à laisser les autres me marcher dessus pour éviter les conflits. Mais le ramdam quasi quotidien de la maison d’en face commençait à me taper sur le système, et un samedi où la meuleuse s’était mise en route bien trop tôt à mon goût, je m’étais finalement décidé à traverser la route avec la ferme intention de demander à mon voisin de « lever un peu le pied ». Nous ne nous étions jamais vus avant ce jour, et je n’étais pas très emballé à l’idée de toquer à sa porte pour me présenter, puis me plaindre du bruit dans la foulée. Pas terrible pour un premier contact, mais je voulais lui faire comprendre qu’il n’était pas tout seul, même ici, même au beau milieu de la campagne. Et puis je ne demandais pas la lune non plus. Mais quand il a ouvert la porte, je crois que je me serais volontiers contenté des simples présentations…

Pour le décrire brièvement, mon voisin est quelqu’un de plutôt grand, large d’épaules, les cheveux coupés en brosse et une mâchoire presque carrée… Le genre de gabarit qui occupe une embrasure de porte comme d’autres occupent une pièce entière. Ma première impression n’a pas été excellente, et j’ai tout de suite vu en lui le type persuadé que ses muscles lui donnaient raison avant même d’avoir ouvert la bouche… J’étais intimidé, mais ma dignité m’ordonnait de ne pas me défiler. Je me suis alors présenté et lui ai expliqué le plus courtoisement possible la raison de ma visite. Mais en le voyant se poster juste devant moi tout en bombant le torse comme un de ces primates territoriaux, j’ai immédiatement compris que je perdais mon temps. Il m’a jaugé de la tête aux pieds, puis il a lâché une sorte de petit pouffement avant de me répondre que ce n’était pas son problème, et qu’il avait encore du boulot dans sa maison. Et comme je le disais : je suis une autruche. J’ai donc enfoui ma tête dans le sable et suis rentré chez moi, bredouille et humilié.

Ce premier échange s’était révélé infructueux, pour ainsi dire. Pire encore : comme s’il avait pris ma démarche pour une provocation, ce cher Michaël – autant utiliser son prénom, ce sera moins dégradant que de dire « l’autre trou du cul » – s’était mis à jouer du taille-haie le soir-même, un tout petit peu avant vingt heures. Le message était clair : il n’avait pas l’intention de faire des efforts. Et après plusieurs jours à chercher une solution pacifique pour lui faire entendre raison, j’ai dû me rendre à l’évidence : seule la police pouvait m’aider à régler cette situation. C’était une approche que j’espérais vraiment éviter car, même si elle se voulait efficace, elle me ferait passer pour un adulte pleurnichard incapable de se faire respecter. Mais à moins de gagner trente centimètres et de prendre un abonnement à la salle de sport, je n’avais pas le choix. Deux agents sont donc venus chez moi et, après avoir confirmé les informations que j’avais données au téléphone, nous sommes tous les trois allés toquer chez Michaël. Les choses partaient plutôt bien : un des policiers, le plus âgé, avait entamé la conversation avec un petit discours d’apaisement, rappelant les règles de bon voisinage avec une bienveillance que j’avais trouvée rassurante. L’autre abruti… pardon, Michaël, écoutait tranquillement, hochant la tête de temps en temps avec un air particulièrement détaché, avant de répondre qu’il était conscient que le bruit pouvait me gêner, mais que l’état de sa maison l’obligeait à poursuivre les travaux. Un mensonge éhonté : depuis le temps qu’il faisait rugir ses outils, le « taudis » où il racontait vivre devait maintenant être plus qu’habitable. Mais les policiers se sont contentés de cette déclaration, et après un simple rappel à l’ordre et un avertissement poli, ils sont repartis.

J’étais sidéré : c’était ça, le résultat ? Un sermon et une petite tape sur la main ? Pourquoi n’avaient-ils pas insisté ? En y repensant, je crois que je m’attendais à quelque chose d’un plus… direct. Voire violent. Et pour la deuxième fois, je suis rentré chez moi, désappointé. Retour à la case départ. En refermant le portillon de ma clôture, j’ai eu le malheur de croiser le regard de mon voisin. Ce crétin fanfaronnait, un sourire moqueur aux lèvres. Je bouillais de colère. Il avait gagné ce round… Les jours suivants, comme le problème n’était toujours pas réglé, j’ai retenté ma chance avec le commissariat. Mais à chaque tentative, la personne que j’avais au bout du fil me répondait que tout le monde était très occupé et que des affaires plus urgentes étaient en cours. Je pense d’ailleurs qu’ils ont fini par me blacklister, vu que plus personne ne daignait décrocher…

Deux semaines plus tard, un miracle s’est produit : Michaël s’était vraisemblablement calmé sur le bricolage. J’étais étonné, d’ailleurs, ça me semblait trop simple… Avait-il eu pitié de moi, finalement ? Avait-il entendu raison ? Pas du tout ! Maintenant que ses « travaux qui ne pouvaient pas attendre » étaient achevés, mon charmant voisin s’était mis en tête de fêter ça dignement ! Quel plaisir que d’écouter de la musique électronique et de la techno jusqu’à quatre heures du matin ! Et pour couronner le tout – la cerise sur le gâteau, si l’on peut dire ! – lors d’une de ces soirées, alors que je regardais défiler les invités depuis ma fenêtre, j’ai reconnu une silhouette familière. Le plus jeune des deux agents, celui qui n’avait pas dit grand-chose lors de notre visite, traversait tranquillement la route, un pack de bières à la main, avant d’être accueilli par Michaël avec une chaleureuse accolade. Ainsi donc, ils se connaissaient. Voilà qui expliquait le grand sourire que cet abruti m’avait adressé lorsque nous étions repartis de chez lui… et pourquoi le commissariat faisait la sourde oreille depuis ce moment : il y avait du copinage dans l’air ! Le complice avait certainement raconté à ses collègues que je les appelais de manière abusive.

Un soir d’insomnie, alors que les basses de mon voisin faisaient trembler les murs de ma chambre, je me suis perdu dans les méandres d’internet. Et, comme une sorte de déclic, j’ai tapé, par pure curiosité mêlée de colère et de frustration, quelque chose comme « comment gérer un voisin bruyant » dans la barre de recherche. Là, au milieu des conseils juridiques assommants et des témoignages de gens encore plus malheureux que moi, une idée a germé. Puisque la police ignorait mes appels et que le dialogue était impossible, alors… pourquoi ne rentrer dans son jeu et lui pourrir la vie ?

Je me suis donc installé à la fenêtre où je me trouve actuellement et ai commencé à noter toutes les allées et venues de mon voisin. C’était un bon poste d’observation, car je pouvais voir une bonne partie de son terrain et l’espionner sans qu’il puisse me surprendre. Au fil de mes gardes, j’ai remarqué qu’il laissait systématiquement son garage ouvert lorsqu’il sortait pour entretenir son jardin. Ouvert… et surtout sans surveillance ! Alors, pendant deux mois, j’ai relevé les jours où il se mettait à tondre et chronométré le temps qu’il lui fallait avant de rentrer et de nettoyer l’engin. Deux  mois interminables à supporter le bruit de sa tondeuse, de ses outils démoniaques et de sa putain de sono ! Mais une fois sa routine de tonte établie, il était temps pour moi d’exploiter la faille et de passer à l’action… J’attendais donc patiemment que la voie soit libre pour me faufiler discrètement dans son garage. Ce genre d’escapade n’était pas dans mes habitudes, et mon cœur battait à cent à l’heure. Si je me faisais surprendre, j’étais cuit ! Mais en pénétrant dans cette véritable caverne d’Ali Baba, abritant de quoi émerveiller n’importe quel bricoleur en herbe amateur de bruit, j’ai bien vite oublié les risques de mon entreprise ! Tout ce que je détestais depuis le début était entreposé là, et je n’avais qu’à me servir !

Le premier jour, j’ai commencé par lui dérober quelques outils : une pince coupante, un marteau, un tournevis… des objets très communs et peu coûteux, dont la disparition pouvait aisément passer pour un égarement. J’aurais pu m’attaquer directement aux appareils les plus bruyants, pour éradiquer le problème à sa source, mais compte tenu des événements récents, j’admets avoir eu envie d’y aller lentement et de faire durer le plaisir ! La semaine suivante, je lui ai « emprunté » une visseuse qui traînait hors de sa boîte sur l’établi. Comme si Michaël l’avait posée là à mon intention. Quel dommage de mettre un si bel outil à la poubelle ! J’aurais pu la garder pour moi et l’utiliser pour mes propres travaux, mais aucune preuve de mon larcin ne devait subsister. Une autre fois, j’y suis retourné pour récupérer un enrouleur et deux rallonges. Mon but était simple : sectionner les câbles électriques et empêcher Michaël de brancher sa meuleuse ou ses enceintes. Évidemment, je n’y suis pas allé à la pince coupante. Ça devait avoir l’air d’un accident, disons… d’un assaut d’une meute de rongeurs enragés. Vous n’imaginez pas tout ce qu’on peut trouver sur internet de nos jours : un bain d’acétone pendant deux jours, quelques coups de cutter sur le plastique et hop ! vous obtenez un câble grignoté par les rats. L’illusion était parfaite, et il ne me restait plus qu’à remettre le matériel à sa place… avec un peu de chance, Michaël s’électrocuterait en branchant la rallonge.

Au fil des semaines, de nouvelles idées fleurissaient dans ma tête. Aveuglé par l’adrénaline et en voyant mon voisin retourner son garage à la recherche de ses outils, je ne comptais pas m’arrêter en si bon chemin ! Je commençais même à trouver ça amusant ! Ce n’était certes pas très glorieux ni très courageux, mais puisque le gorille de l’autre côté de la route n’était pas très enclin à m’écouter, et que les recours normaux s’étaient révélés inefficaces, tous les coups étaient permis ! Et puis tant que je ne me faisais pas prendre, j’étais tranquille ! Mais, comme vous vous en doutez, les choses ont fini par m’échapper…

Un après-midi, alors qu’il avait encore laissé son garage sans surveillance, je me suis mis en tête de lui subtiliser quelques forets de sa perceuse. Initialement, je comptais n’en prendre qu’un ou deux, de préférence ceux qu’il utilisait le plus souvent, histoire de saboter ses prochaines sessions de bricolage. Mais en voyant l’assortiment complet de cent forets béton, bois et métal, la tentation a été trop forte, et je suis reparti avec la boîte entière. Il y en avait bien pour quatre-vingt euros d’accessoires, et cela faisait beaucoup pour une seule razzia. Si bien que, deux jours plus tard, alors que je buvais tranquillement mon café tout en cherchant de nouvelles façons de nuire aux pulsions « bricolesques » de mon voisin, ce dernier est venu toquer à ma porte. « Tambouriner » serait plus approprié, à vrai dire… Pendant un instant, toutefois, j’ai hésité à lui ouvrir car je voyais mal comment j’allais réussir à éviter de me prendre une mandale en pleine tronche. Pourtant, en y réfléchissant posément, j’avais pris soin de faire disparaître toutes les preuves. Il n’avait donc, à première vue, aucune véritable raison de s’en prendre à moi. Alors j’ai pris une grande inspiration et, à demi confiant, je lui ai ouvert la porte. Son air ahuri et son visage cramoisi m’ont donné une furieuse envie de glousser, mais je devais garder mon sang froid. Ce serait bête de se trahir maintenant. Le flegme dont je faisais preuve l’a aussitôt fait monter en pression, et il est allé droit au but. Il savait, du moins c’est ce qu’il affirmait, que c’était moi qui lui dérobait ses outils lorsqu’il avait le dos tourné. Évidemment : j’ai nié, prétextant que je n’étais pas assez stupide pour faire une chose pareille, et qu’il délirait. Grave erreur… Il est entré dans ma maison et a commencé à fouiller, malgré mes protestations et menaces d’appeler la police. Se sachant couvert par son ami des forces de l’ordre, il m’a toisé d’un regard noir et, non sans m’insulter, m’a mis au défi de prendre mon téléphone. Et après une dizaine de minutes à fouiller mon garage, Michaël a fini par abandonner. Il faut dire que j’avais pris soin de jeter tous mes trophées dans les containers à ordures du bourg voisin… D’ailleurs, quand j’y repense, j’ai eu de la chance sur ce coup-là : à un jour prêt, j’aurais eu beaucoup de mal à me justifier.

Juste avant de partir, excédé, Michaël m’a lancé un avertissement : s’il parvenait à prouver que j’étais bel et bien à l’origine des vols, alors appeler la police ne me serait d’aucune utilité. Et c’est là que j’ai senti la bascule… En temps normal, cette menace m’aurait suffisamment effrayé pour me contraindre à tout avouer, à implorer son pardon et à lui rembourser ses outils. Mais pas cette fois. Son message compris cinq sur cinq, j’ai esquissé un sourire avant de lui assurer, d’un ton singulièrement froid et calme, que cela n’arriverait pas. Puis, tout en grommelant, il est rentré chez lui.

Le soir après son départ, alors que je peinais à trouver le sommeil, je me rejouais la scène. Je n’avais pas aimé sa façon de me parler… Il se croyait supérieur à moi, plus fort de par sa carrure, et s’arrogeait le droit de me menacer. Cette réaction archaïque, cromagnonesque même, m’est apparue soudainement inadmissible, et a renforcé en moi l’idée qu’il était grand temps de le remettre à sa place. J’ai donc élaboré un plan qui me permettrait non seulement de retrouver ma tranquillité perdue, mais aussi de calmer les ardeurs de ce protozoaire bodybuildé. Ce qui nous amène à aujourd’hui…

Assis dans mon bureau à l’étage, j’observe mon voisin tandis qu’il tond l’herbe de son jardin. Toute mon attention est focalisée non pas sur l’homme, mais sur l’engin qui roule lentement et vrombit sur la pelouse. Car voyez-vous, la tondeuse que ce cher Michaël est en train d’utiliser n’est pas la sienne. Elle m’appartient. Comment se l’est-il procurée ? Un jeu d’enfant. Après la visite de ce benêt, je suis allé faire un tour au magasin de bricolage et me suis acheté une nouvelle tondeuse. Un modèle flambant neuf et de très bonne qualité, que j’ai pris grand soin de préparer. Une fois apprêtée, je l’ai volontairement laissée bien en évidence devant ma maison, sans surveillance et facile d’accès. Persuadé que c’était moi qui lui volais ses outils, mon voisin n’a pas hésité une seule seconde pour sauter sur l’occasion : dès le lendemain, elle avait disparu… pour réapparaître de l’autre côté de la route. Et Michaël ne s’en cachait absolument pas : il tondait sa pelouse avec ma tondeuse comme si de rien n’était, et me faisait régulièrement de grands signes de la main en guise de provocation. Il attendait que je vienne me plaindre et lui réclamer ma tondeuse. Il pensait me tenir, avoir un moyen de pression sur moi. Mais je n’ai rien entrepris pour la récupérer. Pas de scandale, pas de simagrées auprès de la police, rien. Car cette tondeuse ne m’était plus d’aucune utilité… Rappelez-vous ce que je disais un peu plus tôt : on trouve de tout, sur internet, et n’importe qui peut apprendre n’importe quoi de nos jours. Comme par exemple retirer les gaines en plastique des rallonges électriques, ou encore… connecter un objet à une télécommande. En quelques recherches et bidouillages, j’étais parvenu à intégrer un programmateur au moteur de ma tondeuse, et à relier l’ensemble à un interrupteur sans fil. Il ne me restait plus qu’à attendre…

Tiens ? Plus de bruit… Hm. Ah, oui. La tondeuse vient de s’arrêter. Pourquoi donc, Michaël, dis-moi ? Le conduit d’éjection de l’herbe est bouché ? Quel dommage, tu vas être obligé de dégager ça toi-même… Eh bien vas-y, qu’est-ce que tu attends ?

Voilà, mets la main dedans…

Retire l’herbe, c’est ça…

Encore un peu plus loin…

Encore…

Et…

* Clic *

Perdu !

* * *

Après avoir délicatement posé la télécommande sur le coin de mon bureau, j’avale une gorgée de café. Dorénavant, cet idiot y réfléchira à deux fois avant de jouer de la tondeuse ou de la perceuse. Et surtout : avant de se croire au-dessus de tout. La technique du Cheval de Troie… finalement, les vieilles ruses sont souvent les meilleures. Laissons-le perdre encore un peu de sang avant d’appeler les secours. Je ne l’aime pas beaucoup, c’est vrai, mais je ne suis pas un monstre.

Ah ! Ma chère tranquillité ! Tu n’imagines pas à quel point tu m’as manqué !

Oh, ce n’est pas vrai !

Mon voisin fait encore trop de bruit quand il hurle…