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Cent clowns

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Il fait nuit, tout le monde dort dans la maison. Maman et papa sont dans leur chambre, au bout du couloir, le chat est quelque part dans le salon, sûrement sur le canapé, et moi… je suis dans mon lit, les yeux grands ouverts, à regarder le plafond.

Dans ma chambre, il y a des clowns. Partout. Sur l’étagère au-dessus de mon bureau, sur la commode, accrochés au mur ou posés par terre… Maman les trouve rigolos, et elle croit que je les aime bien. À chaque fois qu’elle en voit un dans un magasin ou sur une brocante, elle me l’achète. Mais moi, j’ose pas lui dire que je les aime pas et qu’ils me font peur. Je ne veux pas la rendre triste ou qu’elle pense que je suis méchant, et qu’elle m’aime moins. Alors je dis rien. Je reste sous ma couette, bien caché, et j’essaie de dormir. Papa m’a dit que des gens comptaient les moutons pour s’endormir. Moi, je compte les clowns. J’ai commencé il y a pas longtemps, une nuit où je dormais pas. Au début, c’était juste pour m’occuper, et puis j’ai fini par le faire à chaque fois.

Un. Deux. Trois. Quatre…

Depuis le temps que je les compte, je sais combien il y en a dans ma chambre : cent. Ça fait beaucoup, mais en même temps, entre les peluches, les jouets, les décorations… ça monte vite.

Treize. Quatorze. Quinze. Seize…

Y en a des petits avec des chapeaux de toutes les couleurs, des pompons rouges, des cols en dentelle… Y en a des grands, aussi, avec des pieds démesurés et des costumes à carreaux.

Vingt-quatre. Vingt-cinq. Vingt-six. Vingt-sept…

Y en a des gentils. Enfin, qui ont l’air gentils. Des qui sourient, avec de belles dents blanches et des joues roses. Mais y en a qui ont l’air triste, aussi… J’aime bien celui-là, un petit avec un chapeau melon trop grand pour lui et les bras levés, comme s’il était content.

Quarante-et-un. Quarante-deux. Quarante-trois. Quarante-quatre…

Et puis il y a celui que j’aime pas. Il est grand et maigre, avec de longues jambes toutes fines qui semblent trop longues pour son corps. Il porte un costume blanc, avec des boutons noirs qui remontent jusqu’au cou. Et son visage… j’arrive pas bien à le décrire, mais on dirait qu’il est pas content. Comme si quelque chose l’avait mis en colère il y a longtemps, et qu’il avait jamais oublié. Je l’ai mis au fond dans un coin de ma chambre, derrière les autres, pour moins le voir.

Soixante-quinze. Soixante-seize. Soixante-dix-sept. Soixante-dix-huit…

Je les regarde tous avant de m’endormir. Un par un, pour être sûr qu’ils sont tous bien à leur place. Je pense que ça me rassure : je me dis que tant que je les vois tous, tant que je sais où ils sont, il peut rien arriver.

Quatre-vingt-quatre. Quatre-vingt-cinq. Quatre-vingt-six. Quatre-vingt-sept…

Oui. Tant que je peux tous les voir, il peut rien m’arriver.

Quatre-vingt-seize. Quatre-vingt-dix-sept. Quatre-vingt-dix-huit. Quatre-vingt-dix-neuf…

Je m’arrête… Il en manque un ?

Je recompte depuis le début. Plus lentement, cette fois…

… quatre-vingt-dix-huit. Quatre-vingt-dix-neuf…

Mince : il en manque un. Je m’agrippe à la couette et la remonte un peu plus sur moi. Mes bras et mes jambes sont bien à l’abri. Je retiens ma respiration et fais le tour de ma chambre : l’étagère, le bureau, la commode, le mur du fond… Partout les mêmes visages, les mêmes chapeaux, les mêmes couleurs. Ils sont tous là… sauf un.

Où est passé le grand et maigre ?

Et là… Doucement… Tout doucement, comme si ça venait de très loin et de très près en même temps… J’entends un bruit…

Quelque chose gratte sous mon lit…