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Le comprimé

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Recroquevillé dans un coin de la salle commune, Jérémy se balançait d’avant en arrière, mordant nerveusement l’ongle de son pouce jusqu’au sang. Malgré les chaussons que le personnel remettait à chaque patient, il sentait le froid du carrelage remonter dans ses pieds. Et cette odeur. Toujours cette odeur de désinfectant et de propre, incrustée partout, jusque dans ses vêtements.

Dans sa poche, ses doigts trouvèrent le petit comprimé blanc, rond et lisse. Il était là depuis ce matin, depuis qu’il avait… oublié de le prendre lors de la distribution. L’infirmière n’y avait vu que du feu. Elle ne voyait jamais rien, de toute façon.

« Ça va ? Je te sens nerveux… »

Jérémy leva les yeux. Axel était assis en face de lui, les coudes sur les genoux et la tête légèrement penchée sur le côté. Il avait cette façon singulière de le regarder quand il n’allait pas bien.

« Tu as pris ton cachet ?

– Laisse-moi tranquille, Axel… marmonna Jérémy.

– Je m’assure que tu vas bien, c’est tout.

– Et moi, j’ai besoin d’avoir les idées claires. Ce truc, là, il m’empêche de réfléchir correctement. »

C’était souvent comme ça, entre eux. Axel était souvent très juste dans ses mots et ses pensées, ce qui agaçait prodigieusement Jérémy, persuadé d’être simpliste et prévisible.

Depuis combien de temps était-il enfermé ici ? Sept mois ? Huit, peut-être ? Une éternité, selon lui. Toujours est-il qu’il avait arrêté de compter. Ce qui l’aidait à tenir, maintenant, c’était eux. Au début, ils étaient neuf. Neuf patients que les circonstances avaient rapprochés, faute de mieux. Une famille bancale, réunie par l’ennui. Ils mangeaient ensemble, traînaient dans les jardins, jouaient aux cartes dans la salle commune pendant que la télévision débitait ses programmes dans le vide.

Puis ils avaient commencé à disparaître. D’abord Antoine. Puis Lucie. Puis Noémie. Rapidement, le personnel avait étouffé l’affaire en prétextant des transferts vers un autre hôpital, ou des suivis différents nécessitant un changement de service. Des raisons administratives que personne ne prenait la peine de détailler. Mais les chambres restaient vides, les lits n’étaient jamais réattribués, et personne ne revenait jamais. Alors les cinq qui restaient avaient compris, sans en parler ouvertement. « Transférés »… Ça sonnait mieux que « retrouvés morts », après tout. C’était plus propre, et ça éviter de perturber davantage ceux qui étaient encore là.

Jérémy serra le comprimé dans sa paume. La veille de la disparition d’Antoine, Axel lui avait murmuré quelque chose pendant le dîner. Il sourit trop, tu ne trouves pas ? Les gens qui sourient comme ça… C’est qu’ils ont peur de quelque chose. Il n’y avait pas prêté attention sur le moment, mais maintenant, il y repensait souvent.

« J’ai l’impression qu’ils me regardent bizarrement… déclara Axel. »

Jérémy fronça les sourcils. Il l’avait remarqué, lui aussi. Depuis quelques jours, Candice s’interrompait parfois en milieu de phrase quand il arrivait, Marc évitait son regard, et Vincent faisait comme s’il n’existait pas.

« Ils ont peur ?

– Ils ont des doutes, c’est différent… lui répondit Axel en souriant. Un sourire de façade. Mais nous en reparlerons ce soir. »

Puis il se leva, avant de tirer sur le bas de sa longue chemise. Et tandis qu’il quittait la pièce, Jérémy le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse dans le couloir.

Ce soir-là, après le dîner, les cinq amis s’étaient retrouvés dans les toilettes du troisième étage. C’était Marc qui avait proposé cette idée. Il avait remarqué que les caméras du troisième ne couvraient pas l’angle du couloir nord, et que l’infirmière de nuit zappait systématiquement cet étage lors de sa ronde, depuis que l’ascenseur était en panne et que les escaliers lui étaient particulièrement douloureux. Un détail que tout le monde avait ignoré, sauf lui. En tout cas : c’était un endroit idéal pour parler sans risquer d’être entendu.

Les néons bourdonnaient au-dessus de leurs têtes, et la lumière blafarde était écœurante. Cette lumière blanche caractéristique des hôpitaux… Jérémy n’arrivait plus à la supporter. Candice était assise contre un mur, les genoux serrés contre sa poitrine, ses lèvres remuant en silence comme d’habitude. Depuis qu’elle était arrivée ici, elle comptait. Une séquence de chiffres, des dates d’anniversaire… un véritable mystère. Vincent faisait les cent pas, les semelles de ses chaussons grinçant sur le sol humide des toilettes. Marc, adossé à la porte, jetait de temps en temps un coup d’œil furtif dans le couloir pour s’assurer que l’étage était vide. Et Axel, posté contre la fenêtre verrouillée, observait les étoiles, songeur. Personne ne lui avait adressé la parole depuis qu’ils étaient entrés.

Après un long silence, Jérémy prit une grande inspiration et se lança.

« J’ai beaucoup réfléchi… Je crois que le coupable est l’un d’entre nous. »

Personne ne répondit. Vincent s’immobilisa. Candice cessa de remuer les lèvres et ramena ses genoux un peu plus contre elle, comme pour se protéger. Marc pinça les lèvres sans quitter la porte des yeux.

« La nuit où Antoine a disparu, poursuivit-il, tu m’avais dit que tu étais dans ta chambre, et que tu dormais… »

Sur ces mots, Axel détacha ses yeux du ciel étoilé et, lentement, tourna la tête en direction de Jérémy.

« Pourtant je t’ai vu dans le couloir… »

Un silence. Axel le soutint du regard sans ciller, avant de hausser légèrement les épaules, feignant l’indifférence.

« Et donc ? C’est quoi ta conclusion ?

– Ton alibi ne tient pas… »

Cette fois, Jérémy vit quelque chose traverser le visage d’Axel. Une moue presque satisfaite, comme si la conversation prenait enfin la tournure qu’il attendait depuis le début. Mais avant qu’il puisse répondre :

« À qui tu parles, Jérémy ? »

Il resta muet quelques secondes, interdit. Comment ça, à qui ? En tournant la tête, il vit Marc le regarder avec insistance.

« À… Axel ? »

Candice déglutit et releva la tête. Vincent et Marc échangèrent un regard inquiet.

« C’est qui, Axel ? demanda-t-elle d’une voix douce. »

Tout à coup, quelque chose céda en Jérémy. Il connaissait bien cette sensation, une espèce de fissure, quelque part sous le sternum. Des flashs lui revinrent brutalement en mémoire : un bureau, une femme en blouse blanche, un carnet ouvert sur la table. Parlez-moi de lui. Depuis quand est-il là ? Et lui qui répondait, qui bredouillait : Je… Depuis toujours, je crois. Oui, on se connait depuis toujours. Un silence, puis le stylo qui gratte le papier.

Sa gorge se serra. Dans sa poche, ses doigts retrouvèrent le comprimé. Il pensa à tous les matins où il avait semblant de le prendre, à tous les soirs où Axel était apparu, avec ses observations justes et son sourire incomplet. Et il comprit, enfin, pourquoi les autres semblaient l’ignorer depuis des semaines. Lui, et seulement lui.

Quand il releva les yeux, Axel n’était plus contre la fenêtre, mais juste derrière lui.

« Tu vois, chuchota-t-il, sa voix à peine plus haut que le bourdonnement des néons. Je t’avais dit qu’ils avaient des doutes. »

Il plongea la main dans la poche de sa chemise, cette même poche où Jérémy l’avait vu glisser quelque chose juste après le déjeuner, ce midi. Puis il leva le bras. Jérémy voulut dire quelque chose, mais sa gorge ne produisit aucun son. Il voulut bouger, mais son corps refusait de lui obéir. Candice laissa échapper un cri, qui se brisa aussitôt. Vincent tenta de reculer, mais il était coincé : ses chaussons glissèrent sur le sol humide et il heurta le mur dans son dos avec un bruit sourd. Marc se jeta en avant, les bras tendus et le visage déformé par quelque chose entre la rage et la peur, mais en vain. Dix secondes plus tard, les corps étaient allongés par terre, baignant dans un épais liquide rouge qui s’étendait lentement entre les joints du carrelage.

Toujours sous le choc, Jérémy sentit le comprimé dans la paume de sa min. Il ne se souvenait pas de l’avoir sorti de sa poche, et pourtant il était là, blanc et parfaitement rond sous la lumière blafarde des néons.

« Dépêche-toi, Jérémy… »

Il jeta un regard à Axel. Sa voix était presque bienveillante. La même voix que dans la salle commune, que dans les couloirs de l’hôpital. La même voix depuis le premier jour. Alors il approcha le comprimé de sa bouche, le plaça sur sa langue, et avala.

En quelques minutes, le monde vacilla. Les murs semblèrent onduler, le carrelage grossir et rétrécir simultanément. Pris de nausées, Jérémy ferma les yeux. Le dosage du médicament était tel que ses effets ne tardèrent pas à monter en puissance. Et quand il rouvrit finalement les paupières, Axel n’était plus là. Il ne restait que la lumière des néons, l’odeur du désinfectant mêlée à quelque chose de plus âcre, et le silence. Et Jérémy, debout au milieu de la pièce, les trois corps à ses pieds et le couteau dans la main droite. Couteau qu’il ne se souvenait pas avoir pris.

Il se rapprocha lentement du lavabo et ouvrit le robinet. Peu à peu, le sang sur ses mains disparaissait dans le siphon en un liquide rougeâtre. Et en levant les yeux vers le miroir, il s’arrêta sur son reflet. Pendant de longues secondes, il s’observa. Son visage. Ses yeux. Les taches rouges sur sa chemise, sur ses mains, sous ses ongles. Il allait se détourner quand il le vit. Derrière lui, dans le miroir, une silhouette. Ce n’était pas tout à fait une ombre, mais quelque chose de plus précis, qui avait une forme, des épaules, une façon singulière de se tenir. Et un sourire large, satisfait, carnassier.

Le robinet coulait toujours. Quelque part dans le couloir, des pas résonnaient contre le carrelage à un rythme effréné. Jérémy baissa les yeux vers le couteau dans sa main, puis les releva vers le miroir. La silhouette avait disparu. À sa place, il n’y avait plus que son propre reflet… Et dans ce visage, quelque chose qu’il ne reconnaissait pas tout à fait. Quelque chose qui ressemblait, peut-être, à ce sourire-là.

Et alors que les pas dans le couloir se rapprochaient, il lâcha le couteau. Quelque part, il comprenait, maintenant, pourquoi personne ne revenait jamais.