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Le conte de La Vie et de La Mort

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Il y a bien longtemps, avant que le temps ne commence à compter les secondes et que l’espace ne mesure les distance, il n’y avait qu’Elle et Lui. Deux entités nées du même mystère, apparues ensemble dans le silence primordial. Nul ne saurait conter ou expliquer leur origine, mais toujours est-il qu’elles se reconnurent aussitôt.

La première se nommait La Vie. Elle était éclatante et douce comme l’aube d’un matin d’été, vibrante d’une énergie inépuisable. Là où elle passait, le monde s’éveillait : les rivières trouvaient leur chemin, les fleurs jaillissaient en éclats de couleurs, et les montagnes surgissaient de terre, tels des géants s’étirant au réveil. Elle incarnait le mouvement et la création, l’élan irrépressible qui pousse toute chose à naître, à croître, à exister.

La seconde s’appelait La Mort. Il était sombre et paisible comme une nuit sans lune, enveloppé de ce silence que seul le repos éternel peut apporter. Là où il marchait, le monde s’apaisait : les vents se taisaient, les vagues cessaient leur danse agitée et les flammes se repliaient doucement sur elles-mêmes. Toute chose trouvait enfin le repos. Il n’était ni cruel, ni pressé : il incarnait le soulagement, l’apaisement, le silence après le tumulte.

Les deux êtres s’aimaient d’un amour qui ne connaissait ni jalousie, ni doute, ni lassitude. Ils se cherchaient constamment, se promettaient l’éternité dans chaque écho de l’univers. Mais leur amour, aussi pur et profond soit-il, ne pouvait s’accomplir. Là où La Vie demeurait, La Mort ne pouvait rester. Et là où La Mort régnait, La Vie n’avait d’autre choix que de s’effacer. Car comment pouvait-on à la fois naître et s’éteindre ? S’éveiller et s’endormir dans un même souffle ? Leur union, si elle s’accomplissait pleinement, ferait disparaître le fragile équilibre du monde, anéantissant toute chose… Ainsi, prisonniers de leur propre nature, ils furent condamnés à vivre séparés.

Il existait pourtant de brefs instants où leurs regards pouvaient se croiser. À l’aube, quand La Mort repliait lentement son manteau d’ombres, il apercevait sa bien-aimée qui s’élevait à l’horizon, peignant le ciel de teintes roses et dorées. Son cœur se serrait, car déjà il devait se retirer, emporté par le reflux de la nuit. Et au crépuscule, lorsque l’éclat de La Vie déclinait, elle voyait La Mort étendre doucement ses ténèbres sur le monde fatigué, déroulant son voile noir constellé d’argent. Mais déjà, elle devait se retirer et s’assoupir pour rêver de retrouvailles. Et durant ces quelques minutes volées à l’éternité, leurs mains se frôlaient et s’effleuraient dans l’entre-deux fragile où ni le jour ni la nuit ne règnent vraiment.

« Je t’aime… », murmurait La Vie au crépuscule, et sa voix semait des lucioles dans l’air.

« Je t’aime… », répondait La Mort à l’aube, et sa voix déposait la rosée du matin sur la terre.

Puis l’instant s’évanouissait. Toujours trop vite. Toujours trop court.

Et chacun se mettait, inlassablement, en quête de l’autre. Le jour, La Vie cherchait La Mort, scrutant chaque ombre, espérant y trouver sa trace. La nuit, La Mort cherchait La Vie, guettant le moindre éclat de lumière.

Mais après des éons, La Vie, le cœur lourd, comprit qu’elle ne pourrait jamais rejoindre son bien-aimé. Elle comprit autre chose, cependant : tout ce qu’elle créait finissait, tôt ou tard, par rejoindre La Mort. Jusqu’alors, elle avait donné naissance sans y penser, guidée par son seul élan, créant parce que telle était sa nature. Mais à présent : elle savait.

Alors une idée germa en elle. Si elle ne pouvait être auprès de lui, elle lui enverrait des présents. Non plus des créations nées de l’instinct, mais des vies façonnées en sachant qu’elles auraient une fin.

Elle commença par façonner une petite créature : un chat. Il naquit minuscule et tremblant, les yeux encore fermés, blotti contre la chaleur de sa mère. Les jours passèrent. La Vie le regardait grandir, consciente de chaque instant qui s’écoulait. Les jours passèrent, et le petit animal devint grand. Il courut après les ombres et les souris, dormit au soleil, connut la douceur et la peur, la faim et la satiété. Les années glissèrent sur son pelage qui se parsema de gris. Ses pas devinrent plus lents, son souffle plus court. Et La Vie savait que ce chemin le menait vers Lui. Puis un soir, alors que sa respiration se faisait plus difficile, le chat s’allongea et ferma les yeux. Le cœur serré, La Vie le laissa partie, mas sans regret. Car c’était là le sens même de ce qu’elle avait créé.

Alors La Mort le pris dans ses bras. Il effaça sa fatigue, apaisa sa douleur, et le berça doucement dans le silence. Et La Mort comprit.

Dès lors, La Vie créa sans relâche. D’abord des fleurs, minuscules et fragiles, aux pétales de toutes les couleurs qu’elle lançait vers son amant comme des lettres parfumées. Puis vinrent les arbres, majestueux et patients, qui vivraient assez longtemps pour porter en eux les saisons et pour lui raconter des histoires. Des animaux de toutes sortes : poissons, oiseaux, insectes… Les papillons qui ne vivent qu’un jour, les cerfs qui traversent les forêts, les baleines qui plongent dans les abysses. Et enfin, dans un dernier élan de créativité, elle façonna des êtres pensants. Des créatures capables de se souvenir, de rêver, et d’aimer à leur tour.

Chaque vie était un cadeau. Chaque naissance, une lettre. Chaque mort, un retour. Et La Mort les recevait tous. Il accueillait chaque âme avec une infinie douceur, effaçait leurs blessures, les gardait précieusement dans son royaume où le temps n’existe pas, où la souffrance n’avait plus de prise. Et lorsqu’une nouvelle âme venait frapper à sa porte, effrayée, hésitante ou confiante, La Mort l’accueillait avec toute la tendresse dont il était capable.

« Merci, mon amour, murmurait-il. Je chérirai ce fragment de toi comme tu l’as chéri, jusqu’à ce que nous soyons réunis. »

Ainsi tourne la grande roue de l’existence. La Vie crée et donne avec passion, et La Mort recueille et préserve avec dévotion. Dans cette danse infinie, dans ce va-et-vient éternel entre l’aube et le crépuscule, entre le premier cri et le dernier souffle, se rejoue sans cesse l’histoire d’un amour qui, même s’il ne peut s’accomplir, refuse de s’éteindre.

Alors, lorsqu’un arbre perdra sa dernière feuille, qu’un cœur cessera de battre, ou qu’une étoile s’éteindra dans le ciel, ne pleure pas. Souviens-toi simplement qu’au même instant, La Mort vient de recevoir un nouveau présent de La Vie. Et quelque part, dans le secret du monde, là où se touchent la lumière et l’ombre, leurs mains se sont effleurées une fois de plus.

Le temps d’une aube ou d’un crépuscule. Le temps d’un battement de cœur. L’espace d’un instant.